Au fil des saisons

samedi 14 février 2015
par  admin
popularité : 29%

AU FIL DES SAISONS

Novembre s’est drapé dans son manteau de grisaille, plombant les jours d’un halo couleur de cendres.

Déjà, l’automne agonise, tandis que, tapi en embuscade, l’hiver affûte ses doigts de glace qui achèveront de dénuder les arbres.

Dans les petits matins frileux, les réveils deviennent laborieux.

On voudrait bien, comme les ours, hiberner dans la tiédeur de notre tanière jusqu’aux premiers frémissements du renouveau de la nature.

Mais la vie humaine a ses contraintes et fait fi de nos envies.

Je me lève, ranime le feu dans le poêle, qui bientôt diffuse une chaleur douillette.

Pendant que la cafetière exhale ses délicieux effluves d’arabica, je me poste derrière la fenêtre.

Le jour peine à déchirer le voile noir de la nuit ; bientôt victorieux, il étend ses lueurs blafardes sur la campagne encore endormie.

Dans le lilas, les mésanges reprennent leur fascinant ballet autour des mangeoires.

Lentement, de branche en branche, elles s’approchent de l’objet de leur convoitise, puis vivement, d’un coup d’ailes fulgurant, plongent et saisissent la graine de tournesol, retournent se percher pour décortiquer tout à loisir l’amande précieuse, à coups de becs répétitifs sur la coque.

De temps en temps, elles se balancent sur une boule de graisse, tournoient avec elle en la picorant.

Cette agitation frénétique, régulièrement, sème au sol, des miettes de nourriture qui font le bonheur des rouges-gorges, pinsons, gros becs casse noyaux, merles et autres tourterelles.

Certains jours, un brouillard lourd, glacial occulte la lumière blême de l’aube timide, transformant la maison en île déserte échouée dans l’écume cristalline des gelées.

Lorsqu’enfin il daigne évacuer la place, ses mousselines de soie blanche s’effilochent, après avoir gainé de lambeaux de givre les taillis, l’ossature noircie des arbres, les figeant en éphémères œuvres d’art moderne.

Un matin, dès potron-minet, un silence inhabituel me réveille. Les sons me parviennent comme enveloppés de ouate, amortis par un cocon laineux.

Lentement, dans le lointain, monte un ronronnement sourd, qui enfle, enfle et brusquement prend possession de la rue devant le chalet, pour s’en aller tourner devant la maison de Marguerite.

Il a neigé ! C’est le chasse neige de la commune qui déjà, effectue sa ronde, déblayant routes et chemins pour les travailleurs matinaux.

Vite, j’ouvre les volets, et la blancheur éclatante pénètre dans la chambre.

Pendant la nuit, les petits lutins de l’hiver ont agité leur baguette magique et la féerie est là.

La petite fille qui sommeille toujours en moi, refait surface pour apprécier béatement ce présent de la nature qui habille toutes choses d’une grâce fragile, et auréole quelques laideurs d’une beauté illusoire.

Le soleil à son tour s’approprie le paysage, et l’après midi, j’en profite pour partir, chaudement vêtue et bottée, par les chemins buissonniers.

Je ne reconnais plus mes petites sentes favorites, gommées par les rondeurs généreuses de ce blanc manteau.

Soudainement rhabillés, les arbres arborent fièrement leur nouvelle vêture venue du ciel.

Les sapins, dont hier les branches sombres se dressaient d’un bel élan vers les cieux, semblent bien étriqués, avec leurs bras plaqués aux troncs par le poids de cette intruse.

Puis ma fugue hivernale me mène au travers des vastes herbages, prisonniers de la couche dense, et devant mes yeux éblouis, à fleur de neige, rutilent des milliers de cristaux adamantins.

Lorsque je reviens de cette bucolique promenade, le soleil couchant, par une secrète alchimie, a changé les diamants en une fine poussière cuivrée, comme répandue par le geste auguste d’un semeur spatial.

Tant de perfection inonde mon cœur d’une émotion à nulle autre pareille.

L’hiver est installé, dans la froidure et le ternissement des jours, mais la lumière de Noël viendra éclairer les visages réjouis, fera briller les yeux des petits enfants, rassemblera les familles au cœur des églises, puis autour du bel arbre scintillant et de la table de fête.

Alors ce jour-là, pour une fois, sur la planète, chacun tendra une main vers l’autre, chacun fera acte de générosité, l’amour sera là en partage.

Mais au fait, pourquoi seulement ce jour-là ?

La nature semble morte, mais elle n’est qu’endormie.

Au plus profond de la terre, au sein des arbres, des plantes, sous la glace des ruisseaux où court l’eau vive, dans les terriers où la faune sauvage s’est assoupie, silencieusement, elle prépare son réveil, déjà perceptible dans l’allongement des jours, dans la course du soleil qui nous dispense un peu plus de chaleur au long des premiers mois de l’année nouvelle.

Annick PETEY
Janvier 2009


Portfolio

Franclens sous la neige Paysage de neige